Waldgänger

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Tout est désenchanté. La forêt n’est plus qu’un cadre à nos promenades. Nous n’allons plus qu’à la montagne pour skier. Où sont passés les dieux résidents de l’Olympe ? Qui peut encore témoigner avoir vécu l’ivresse des sommets ? Il est nécessaire d’humblement réintégrer l’homme dans le monde dans lequel il vit. Il n’est pas ici question de tomber dans les travers de la wilderness et de se retirer dans une cabane au bord d’un lac (bien que ce genre de retraite soit indispensable à l’âme, du moins de manière temporaire), mais de trouver une solution commune à la détresse dont souffrent les esprits et les économies.

La forêt, paysage naturel de toute l’Europe, est constitutive de notre identité et de notre développement civilisationnel. Son rôle générateur n’est pas à négliger : des romans de la Table Ronde à l’œuvre de Tolkien, elle a toujours fasciné et occupé une grande part de l’imaginaire européen. Elle est à l’origine de tous nos mythes et contes. En disparaissant, c’est le fondement même de nos communautés qui s’évanouit. L’homme d’aujourd’hui est effrayé par la nature. Désacralisée, elle n’est plus qu’aimée dans les jardins proprets et champs transgéniques. C’est pourtant exactement le contraire de ce qui définit la nature, c’est-à-dire, selon Aristote, ce qui possède un principe de devenir, ce qui existe et vit en son propre mouvement, sans intervention humaine ou malgré elle. Ernst Jünger, grande figure de la révolution conservatrice allemande, articule la relation entre la crainte moderne de cette nature et la découverte de soi dans son Traité du Rebelle. Le recours aux forêts, à un espace préservé de toute tentative d’emprise humaine, est nécessaire à la rencontre avec soi-même. C’est seulement ainsi, lorsque le « noyau du moi » est découvert, quand cette crainte est vaincue et que le plus haut rang de la morale est atteint, que peuvent se fonder les communautés et par elles les identités.

On peut dès lors se demander pourquoi la préoccupation d’une écologie patrimoniale n’est pas plus présente dans les milieux dits « de droite ». En considérant une droite conservatrice et traditionnelle pour laquelle la notion d’identité a encore un sens, aussi vague soit-il, et non pas une droite libérale au sens moderne du terme qui, admettons-le, est responsable des plus grands torts dans ce domaine. S’il y a pourtant un secteur de convergence des luttes possibles entre les pôles politiques, c’est bien celui de l’écologie. Il semble pourtant qu’elle ne soit, dans les sphères politiques de notre pays, que la préoccupation de petits partis plus concernés par l’état de nos frontières et par la limitation de vitesse dans nos villes que par la transition écologique et énergétique. On peut dès lors se demander quel est le sens de l’écologie politique.

Elle semble se trouver dans une impasse. Par la prise de conscience, un paradigme écologique se crée petit à petit dans la population. Nicolas Hulot, Yann Arthus Bertrand, plus étonnamment Leonardo Di Caprio, ont tous eu, en leurs temps, un impact sur la conscience collective. Ce n’est que la première étape : il faut ensuite agir. À quel niveau ? Au-delà de la question philosophique, le début de la solution réside sans doute, de manière plus prosaïque, dans l’aspect dont nous sommes le plus dépendant de la nature : la production d’une part de notre nourriture, à savoir l’agriculture. À l’heure de la mondialisation, seule une écologie politique mondiale serait viable et efficace. Nous avons pourtant encore récemment été témoins du désarroi des agriculteurs français, en lutte légitime contre le traité de libre-échange entre l’Union Européenne et le Mercosur, marché commun d’Amérique du Sud, aberrant à tous les niveaux. En plus des émissions dues au transport des marchandises, principalement de la viande de bœuf, les conditions sanitaires de la production de pays comme le Brésil ou l’Uruguay ne sont absolument pas conformes aux normes européennes. Pire encore, ces importations anéantiraient le marché européen et porteraient un coup fatal à l’agriculture française et européenne, c’est-à-dire aux producteurs qui nous font vivre au quotidien. Ces gens sont des héros, dont le travail acharné mérite un salaire digne. Le citoyen lambda est culpabilisé à longueur de journée, tandis que l’UE piétine toutes ces années de conférences internationales et pseudo-accords, à un point tel que même la politique de Macron tente de s’y opposer. L’élection de Donald Trump aura mis un terme aux négociations du TTIP, espérons qu’une solution moins drastique s’imposera d’elle-même. Il est donc bien utopique de croire en une solution globale et immédiate.

Cette solution se trouverait peut-être au contraire au niveau très local dans de petites communautés. C’est depuis cette perspective que l’importance de l’enracinement s’ancre : il est nécessaire de connaître son sol, de le travailler avec respect et humilité, tel qu’il l’a toujours été avant la révolution industrielle. Citons ici Simone Weil :

Des êtres vraiment déracinés n’ont guère que deux comportements possibles : ou ils tombent dans une inertie de l’âme presque équivalente à la mort, comme la plupart des esclaves au temps de l’Empire romain, ou ils se jettent dans une activité tendant toujours à déraciner, souvent par les méthodes les plus violentes, ceux qui ne le sont pas encore ou qui ne le sont qu’en partie. […] Qui est déraciné déracine. Qui est enraciné ne déracine pas.

Tristement actuel pour un texte écrit en pleine Seconde Guerre Mondiale. L’enracinement est un besoin primordial de l’âme, à assouvir au même titre qu’un besoin physiologique, c’est un socle sur lequel s’appuyer, la base de toute action. « La nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon », comme disait aussi le regretté Dominique Venner…

L’agriculture permanente sauvage et durable semble l’alternative absolue, remplaçant peu à peu l’industrie agro-alimentaire, la faisant petit à petit plier. Il est consternant de constater à quel point la destruction des sols et de notre environnement immédiat est prononcée. Ce n’est pas irréversible : en un cycle de saison, il est déjà possible de régénérer un sol érodé par des années d’exploitation chimique. Surtout que l’on sait qu’il est possible de produire en plus grande quantité, plus sainement, et avec moins de travail, en attestent les travaux de Masanobu Fukuoka. Après s’être indigné des conditions dans lesquelles l’introduction de l’agriculture américaine s’est opérée au Japon après la guerre, il aura consacré toute sa vie au perfectionnement de sa méthode d’agriculture sauvage. Elle se base sur l’agriculture traditionnelle japonaise, mais demande bien moins de travail. Lorsque celle-ci se contente d’exploiter les sols sans les abîmer, l’agriculture sauvage améliore leur capacité à retenir l’eau, les enrichit et les fertilise naturellement au fur et à mesure des saisons. L’agriculture du « non-agir », comme elle est aussi appelée, ne nécessite que très peu d’interventions. N’avez-vous jamais remarqué à quel point les « mauvaises » herbes et les plantes sauvages poussent admirablement bien dans la nature ? Il est ici question de laisser libre cours à ces processus naturels, sans pour autant y abandonner les semis. Le rendement est similaire, souvent même meilleur que celui de l’agriculture traditionnelle et…industrielle. Il n’est pas question de faire autrement, mais de penser autrement.

Si notre patrimoine écologique est malade, c’est parce que son environnement l’est. Les techniques perfectionnées sont devenues nécessaires parce que la terre en est devenue dépendante à force de leur utilisation. En éliminant les gestes inutiles, le travail superflu, on élimine aussi ses besoins superflus. La solution miracle existe-t-elle ? Toutes les cultures naturelles n’échappent pas aux maladies, mais si l’écosystème dans lequel elles prennent place est équilibré et intouché, seuls les quelques plans les plus faibles seront touchés. Jamais l’ensemble de la récolte comme c’est si souvent le cas ces dernières années. Il est en effet impossible d’isoler un aspect de la vie d’un autre. En supprimant totalement les insecticides et en garantissant un environnement sain pour les prédateurs naturels des nuisibles, l’équilibre naturel se créera de lui-même. Fukuoka regrette la trop grande spécialisation des sciences, sans pour autant les rejeter ou négliger leur étude. Cette critique s’applique d’autant plus en Europe. En tentant d’analyser le moindre domaine de l’organique et du minéral, on perd un temps précieux et les chances d’aboutir à du concret s’amenuisent. C’est pourquoi il est nécessaire de considérer les aspects constitutifs des environnements comme un tout cohérent, et accepter qu’ils renferment une part de mystère que nous ne pouvons ni ne devons contrôler. Il s’agit alors de maîtriser sa crainte face à ce mystère pour que la terre et l’esprit retrouvent leur santé.

Ici également, le terme de révolution conservatrice prend tout son sens. Excellence humaine et progrès technique sont irréconciliables, comme le dira aussi Jünger. L’un doit être supprimé si nous voulons développer l’autre. Pour travailler avec honnêteté, il est nécessaire de le reconnaître, quelle que soit la voie que nous choisissons. Atteindre cette excellence humaine ne se (re) fera pas sans réexamen de notre capacité à nous développer. En changeant notre moyen de production de la nourriture, on change aussi nos valeurs, et par là, la société. L’écologisme n’est-il pas le plus grand des humanismes ? Ne nous y trompons pas : la solution à nombre de problèmes sociétaux réside ici, non pas dans les bouleversements culturels, religieux et idéologiques opérés au nom des sacro-saints droits de l’homme, déjà remis en cause par Simone Weil. Apporter de fausses solutions temporaires sous couvert d’un pseudo-humanisme bienveillant ne profitera à quiconque. L’Européen n’est-il pas déjà suffisamment déraciné par tant d’années de « progrès », économique ou industriel ? Faut-il encore que des peuples étrangers à toutes traditions et philosophies occidentales accélèrent la démarche ? Ces populations déracinées déracineront, et rien de bon n’en découlera sur le long terme, pour qui que ce soit.

À l’heure de l’hystérisation de la société et de ses questions sociales, évitons le militantisme impulsif et futile. Rebellons-nous de manière intelligente, à l’image du waldgänger de Jünger. Il n’est pas question de fuir la société, mais de la faire évoluer pour y réintégrer de saines valeurs. Ne nous définissons pas par notre opposition au monde moderne dans un activisme délétère, mais sachons apprécier les gestes en notre faveur et garder espoir. Soyons radicaux, mais pas extrêmes. Nous n’avons plus qu’à planter un pommier avant la fin du monde.

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