L’université : de son télos et de sa mort

Où et quand est-il injuste d’aimer Dieu de tout son cœur, et de toute son âme, de tout son esprit, et d’aimer son prochain comme soi-même ? [1]

5.jpgDans ce passage des Confessions, Saint Augustin nous demande si, ne serait-ce qu’à un seul moment, ne pas se tourner vers Dieu peut être bon. Il ne s’agit ici pas de Dieu en tant qu’il serait une divinité sortie d’un panthéon et que l’on idolâtrerait pour se voir accorder une faveur, mais de Dieu en tant qu’il est un Bien souverain et incarne la Vérité. Au travers de Dieu se pose donc la question du Vrai et du Bien ainsi que, a fortiori, celle du cheminement qu’il nous faut faire pour l’atteindre. Je me permets alors de reposer la question d’Augustin quelque peu modifiée et en y extrayant ce dont je veux traiter : où et quand est-il injuste d’aimer la Vérité de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit ? La réponse à cette question me semble tellement triviale qu’il m’apparaît même comme étant un peu absurde de la poser : il n’est jamais, n’importe où et n’importe quand, injuste d’aimer la Vérité ! Et même au-delà, s’il n’est jamais injuste d’aimer le Vrai, il l’est encore moins de mettre sur un piédestal dans nos cœurs et nos esprits le travail intellectuel qu’il nous faut faire pour nous rapprocher de cette Vérité et essayer de l’atteindre ; même si ce n’est pas toujours en notre pouvoir. Quand bien même la nature du Vrai nous échapperait dans la très grande majorité des cas et qu’il nous viendrait à échouer dans cette noble quête qu’est cette recherche de la Vérité, nous n’aurions pas tout perdu. Car ce qui nourrit véritablement notre esprit, ce qui le fait réellement croître, ce n’est pas la complaisante admiration de la Vérité – qui n’a d’ailleurs cesse de se dérober, nous poussant à continuer nos recherches – mais c’est le travail pharaonique que nous entreprenons à ce dessein. Même si cela nous conduit à ressentir un sentiment de frustration ou si, au terme de ce processus, il nous faut remettre totalement en question ce que nous tenions pour acquis ; cela ne pourrait être décemment tenu comme étant quelque chose de mauvais ! Car c’est par cette recherche que se construisent les connaissances – qu’elles soient sur nous-mêmes, sur Dieu, sur l’âme ou sur le monde. Et ce sont ces connaissances qui, quand elles sont en adéquation avec la nature « réelle » du sujet de la dispute ou tout du moins tendent à s’en rapprocher, nous permettent de nous épanouir plus efficacement dans nos vies et d’y mener une existence plus heureuse. Comment donc ne pas aimer la Vérité ? Comment ne pas aimer cette belle Dame qui, agissant sur nous telle une cause finale, nous pousse à la plus noble des entreprises, la seule qui véritablement nous rende plus grand ?

Ce rapport que l’on peut avoir avec la connaissance est loin d’être nouveau : nombre de penseurs et d’auteurs ont traité d’une myriade de sujets toujours avec ce même amour pour la sagesse et ce, dans une tradition vieille de plus de deux mille ans. Mais il y a un endroit privilégié dans lequel cet amour a pris une place centrale, un lieu au sein duquel ce parcours de recherche a été véritablement institutionnalisé : c’est l’université. C’est donc de cette dernière que nous allons maintenant parler, mais c’est au travers d’un prisme bien particulier que nous allons l’aborder : via son télos.

Dans une conférence nommée « How two incompatible sacred values are driving conflict and confusion in American universities » donnée le 6 octobre 2016 à la Duke University, Jonathan Haidt développe cette notion de « télos universitaire » dans le cadre de l’analyse d’une mutation des campus universitaires américains et de ce que cette mutation entraîne. Je ne vais pas m’atteler à résumer ou expliciter l’entier contenu de cette conférence (dont je recommande grandement le visionnage), mais je vais par contre soulever quelques points qui sont fort éclairants et intéressants.

Premièrement, qu’est-ce que le « télos universitaire » ? Cela est assez simple, c’est ce vers quoi l’université, en tant qu’institution, doit tendre, ce qu’elle doit chercher à atteindre pour pouvoir être dite « une bonne université ». Le télos d’une université serait donc ce vers quoi son essence doit la porter. Haidt développe deux télos universitaires qu’il met en opposition. D’un côté, il y a ce que nous appelons l’université libérale (dans le sens où elle s’oppose aux universités confessionnelles), à laquelle il donne comme télos la Vérité. Cette université est celle à laquelle nous pensons quand nous avons « université » en tête ; ce sont des institutions comme l’ULB ou la VUB et c’est le modèle universitaire le plus répandu dans notre pays (les universités catholiques, comme l’UCL, n’étant catholique plus vraiment que de nom). Et de l’autre côté se trouve ce que je vais appeler ici « l’université de justice sociale » (que j’abrégerai « université j.s » par commodité), dont le télos est celui de la « social justice », ce que Haidt définit comme étant un type de justice « demandant des conséquences égales pour tous les groupes[2], sans se préoccuper des entrées [de l’équation][3] ou d’une troisième variable. » C’est donc, avec cette dernière, un but avant tout pratique dont il est question. L’université j.s. cherche à changer le monde pour quelque chose que ses soutiens perçoivent comme étant un mieux, alors que l’université libérale cherche quant à elle à comprendre le monde. Haidt apporte tout de même une importante précision en ce sens que les deux télos dont il est question ne sont pas fondamentalement incompatibles. La grille d’analyse dont elle use et les domaines de recherche dans lesquels ce télos de justice sociale se déploie peuvent être utile à une personne voulant comprendre le monde, puisque ces domaines de recherches et cette manière de questionner la société permettent de mettre en évidence des mécanismes ou des formes d’inégalités qui ne l’étaient pas avant. Mais cela est possible uniquement dans la mesure où ce télos de justice sociale est subordonné à la recherche de la Vérité, qui seule devrait être le but de l’université.

La mutation dont il est fait mention plus haut est donc celle qui voit, au sein d’une partie des élèves d’une part et d’une partie assez importante du corps académique[4] d’autre part, le glissement du télos universitaire qui se fait depuis la Vérité vers la justice sociale[5]. Ce qui entraîne la transformation des universités libérales en universités j.s. lorsque ce télos de justice sociale se voit véritablement institutionnalisé dans l’université. Espérons que cette volonté dangereuse reste cantonnée dans les esprits déments des étudiants américains ! Car en instituant un concept comme télos universitaire, un véritable tournant s’opère. On procède par là même à deux autres mouvements qui sont tout aussi importants : on va, d’une part, sacraliser – et qui dit sacralisation dit tabou – un élément central constitutif du télos, et d’autre part, établir une forme de « culture académique », c’est-à-dire une habitude de fonctionnement général au sein de milieu universitaire.

Dans une université libérale, c’est la possibilité de questionner n’importe quel sujet sans pour autant en subir des représailles autres qu’une remise en question par les pairs du travail fourni qui est sacralisé. Cela a pour but – encore et toujours –  d’atteindre quelque chose qui est « plus vrai », qui semble plus conforme à la nature du sujet d’étude. Ce qui entraîne une culture d’infirmation dans le milieu académique. Une culture qui vise donc à garder un esprit critique vis-à-vis du travail de nos pairs – et ce, que l’on soit étudiant ou professeur – et de ne pas prendre toutes les conclusions pour des vérités révélées. Ce qui a été ici dépeint est en fait ce que l’on nomme généralement à l’ULB « le Libre Examen ». Dans une université de type justice sociale, il en va tout à fait différemment. Le point central vers lequel converge l’attention des personnes versées dans ce modèle idéologique étant les inégalités ressenties, à tort ou à raison, par des minorités ; ce sont alors ces mêmes minorités – qui sont vues comme les victimes d’une construction sociales qui les oppressent – qui sont sacralisées. Ou plutôt, ce sont ces minorités comme étant les victimes de l’oppression du système social dominant qui sont sacralisées, car elles sont vues comme ayant besoin de protection[6]. Et de là découle une culture bien particulière : la « culture de la victime », se caractérisant par le fait de donner de l’importance au statut et à la sensibilité, et par une forte dépendance à un groupe de tiers[7].

La résultante est que, dans le cas de l’université ayant institutionnalisé la recherche de la Vérité comme télos, l’on se retrouve à évoluer au sein d’un milieu universitaire dans lequel le seul blasphème serait celui d’empêcher par quelque moyen que ce soit le déploiement d’une volonté de recherche[8]. C’est un cadre de recherche sain qui voit ici sa création. Un cadre dans lequel, même si les échanges d’arguments peuvent être animés, c’est le sujet traité qui reste central et non les « sujets cherchant » qui, lorsqu’ils en viennent à chercher, sortent de leurs habits d’hommes temporels socio-économiquement déterminé et revêtissent la blouse blanche de l’homme de science. Le résultat de l’institutionnalisation de la justice sociale est quant à lui tout autre : il devient complètement blasphématoire de considérer les « groupes-victimes » en dehors de leur statut de victime et tout énoncé qui serait pris dans ce sens est dès lors condamné. Il s’ensuit que la mesure de l’impact du discours n’est plus la prétention à l’exactitude de son contenu, mais le ressenti qu’il va susciter pour l’interlocuteur ; c’est l’émotionnel qui prend le pas sur le rationnel. Tout propos mal pris devient alors une insulte et peut même être perçu comme la volonté de remettre en cause la légitimité de l’existence même (non en tant qu’individu propre, mais comme un individu membre d’un groupe donné) de la personne se sentant insultée par la personne tenant les dits propos.

Ces discours sont appelés des « discours de haine » et il va alors de soi pour une personne prônant la justice sociale de les bannir purement et simplement. Ce qui est une forme de censure[9]. De plus, souvenons-nous de ce qui a été dit plus tôt dans le texte : la justice sociale se caractérise par une forte dépendance à des tiers. C’est au final assez logique puisque c’est comme cela que la justice fonctionne : une entité neutre s’occupe de résoudre une situation de conflit en tranchant en faveur de l’un ou de l’autre des partis et qui, s’il y a lieu de le faire, s’occupe d’ordonner et d’exécuter une mesure punitive. La petite subtilité est, qu’avec la justice sociale, le tiers n’est là que pour exécuter la punition ; la situation conflictuelle étant créée par le fait qu’un des deux partis s’est senti insulté ou remis en cause dans sa légitimité à exister[10]. La personne étant accusée de cela est donc nécessairement coupable puisque la culpabilité est ici jugée sur la base du ressenti émotionnel d’un individu et non pas sur base de règles impartiales.

De cela découlent directement deux conséquences principales. La première est celle qui a déjà été exposée plus haut dans le texte : il s’agit purement et simplement de la mise en place d’une censure à l’encontre des discours qualifiés de « discours de haine ». Le simple fait de voir des propos qualifiés de la sorte suffit à ce que soit lancée à leur encontre et à celle de leur énonciateur une véritable chasse aux sorcières qui a pour but l’éradication de cette prétendue haine. La seconde est quant à elle plus subtile et pernicieuse, mais tout aussi dangereuse. Du fait de la sacralisation de la victime et de la volonté de la protéger naît un élément nouveau : les « safe space », les « zones sûres ». Ces zones sont des espaces qui peuvent être géographiques ou numériques dans lesquels les personnes pouvant faire les frais de discours de haine sont supposés en être protégés. Ce sont donc des espaces séparés, en quelque sorte, de la réalité, au sein desquels rien ne peut être remis en question, ou en tout cas, rien qui puisse aller dans un sens contraire à celui des personnes y trouvant refuge. Et de là suit une nouvelle forme de culture que Haidt nome « safety culture », c’est-à-dire une culture dans laquelle tout est fait pour que tout le monde, mais en particulier les personnes dites « oppressées », puisse évoluer sans être inquiétées par quoi que ce soit, tant sur le plan physique, psychologique et intellectuel. L’apparition virale des « trigger warning » aux États-Unis et celle de l’écriture inclusive dans la francophonie en sont deux exemples. On pourrait naïvement se dire qu’il n’y a en soit rien de mal à ce que ce genre d’espaces existent et cela est vrai. Mais ça ne l’est uniquement que dans le cas où cet espace est un espace privé car dès lors que cet espace est étendu à la sphère publique, cela crée des conflits colossaux. Il en va de même quand l’élargissement se fait jusque dans la sphère universitaire, étant donné que c’est dans ces deux milieux que des discours de haine sont susceptibles d’être énoncés. Ce qui entraîne alors la mise en place de la mécanique de censure dont il a été fait mention.

Enfin, on peut dégager une troisième conséquence qui est une résultante des deux dernières. C’est cette conséquence qui est la plus grave ; c’est elle qui est l’axe du mal ultime de l’horrible processus décrit ci-dessus. Cette conséquence est en fait double, puisqu’il s’agit d’une double fragilisation : de la morale d’une part et de la « force argumentative » de l’autre. Du fait de l’emphase mise sur le ressenti, la capacité à porter une vraie réflexion sur la morale se voit grandement limitée : on ne va pas plus loin que « ça me fait me sentir mal donc c’est forcément mauvais ». De plus, avoir besoin aussi fort d’un tiers – comme il a été expliqué – quand il s’agit de régler des conflits qui se jouent autour du sentiment d’agression que l’on peut ressentir est débilitant. Surtout quand la justification de la culpabilité de l’accusé se fait de manière absurdement dogmatique, les partisans de la justice sociale ne sachant souvent même pas eux-mêmes pourquoi ce qui est sacralisé l’est. Cette première fragilisation va de pair avec la seconde. Tout ce processus finit par créer un cercle vicieux extrêmement nocif, particulièrement lorsque l’on se situe dans le cadre universitaire. Car sacraliser de telle sorte amène à mettre en place une censure comme mesure de protection et défendre un principe qui, via des « arguments » d’ordre affectifs et non rationnels, empêche la construction d’un véritable appareillage conceptuel et argumentatif. En d’autres termes, ces personnes ne savent pas comment défendre rationnellement leurs positions. Cette incompétence les empêchant de tenir un discours cohérent dans un débat rationnel – et par la même de comprendre réellement la position et l’argument de la personne se trouvant en face – les pousse à appuyer encore plus sur ces « arguments » émotionnels, ce qui les encourage encore moins à construire un système argumentatif basé sur la raison.

Nous nous retrouvons donc avec des personnes incapables de produire un discours rationnel, cohérent et fort. Pire : ils ne veulent même pas en produire un ! C’est très dangereux et encore plus dans le cadre universitaire. Car pour pouvoir fournir un discours rationnel, cohérent et fort, il faut tout d’abord en avoir l’envie. Qui plus est, il faut également être capable de produire un raisonnement qui tienne la route – ce qui implique une utilisation correcte de concepts et de structures argumentatives – et parvenir à démontrer la thèse comme vraie, en se préparant aux éventuelles attaques qu’elle pourrait subir. Trouver les points faibles de notre raisonnement et pouvoir trouver des parades aux contres-arguments que l’on pourrait opposer au raisonnement n’est pas aisé : un effort d’abstraction est requis. Ce qui signifie que pour pouvoir pleinement connaître un sujet et le défendre avec force – donc rationnellement et avec cohérence – il faut non seulement connaître notre point de vue sur la question et le maîtriser, mais en plus, il faut connaître celui de l’opposant. Au plus nous connaissons d’angles d’attaque sur un sujet, au mieux nous pourrons le cerner ; ce qui ne rendra notre discours sur ce dernier que plus efficace et pertinent. Cette manière de procéder n’a pour une personne se référant à son ressenti émotionnel aucune valeur. Quand ce rejet vient à s’immiscer dans le monde universitaire, il s’agit d’un véritable problème, car c’est la capacité personnelle de la personne à argumenter et à se remettre en question qui se voit diminuée voir totalement annihilée. Pour des étudiants, intellectuels de demain, c’est absolument inacceptable, puisque c’est là leur capacité à créer du vrai savoir qui est mise à mal.

Ce que nous pouvons retenir de tout ceci peut se résumer en quelques points : l’effacement de la Vérité comme télos universitaire au profit de la justice sociale entraîne plusieurs conséquences problématiques. Tout d’abord, c’est le simple fait que l’université change sa raison d’être du tout au tout, sa ligne directrice se voyant ainsi remplacée par quelque chose qui a une finalité bien moins grande. Ensuite, cela vient paradoxalement à produire une forme d’oppression, puisque la censure va empêcher que certaines personnes puissent s’exprimer, alors qu’elles auraient pu amener différents points de vue enrichissants. Et enfin, c’est la source de la constitution du savoir qui pourrait se voir affectée, la mécanique intellectuelle nécessaire pour y arriver se faisant démantelée : c’est la fragilisation dont nous avons parlé. En somme, c’est tout ce qu’une université devrait être qui menace de s’écrouler et c’est tout ce que doit être l’ULB – se faisant petit à petit grignoter par cette maladie – qui est en danger.

C’est donc le cas de l’Université Libre de Bruxelles, en tant qu’elle est la victime de ce changement discret de télos, qui va maintenant être le centre de mes palabres.

Dans les vœux qu’il présente au Roi des Belges Léopold Ier le 1er janvier 1854, Pierre-Théodore Verhaegen prononce ceci :

Examiner, en dehors de toute autorité politique ou religieuse les grandes questions qui touchent à l’homme et à la société, […] sonder librement les sources du vrai et du bien et du bon ; entretenir et stimuler cet esprit philosophique dont le principe remonte à Dieu même et dont la science est sortie grande, honnête et pleine de bienfaits pour l’humanité ; montrer que l’étude ne mène pas seulement au savoir, mais encore à la vertu : combattre l’égoïsme, préconiser l’attachement à la patrie ; enfin rendre la jeunesse digne des institutions dont elle est appelée à jouir ; tel est, Sire, le rôle de notre université, telle est sa raison d’être (…)[11]

Cette citation illustre parfaitement cette vision de la recherche de la connaissance que l’illustre fondateur de l’ULB voulut centrale dans une université qui, à sa création, avait pour but de contrebalancer l’approche dogmatique de ce qui deviendra l’Université Catholique de Louvain. Il est en fait question ici de créer une université dont le télos est celui de la Vérité, et cela en opposition aux universités confessionnelles qui instituent Dieu comme télos. Il est cependant important de noter que pour une université confessionnelle comme celles que l’on trouve en Europe depuis le milieu du Moyen Âge – l’université étant en fait de base confessionnelle – que le télos universitaire est aussi celui de la Vérité, Dieu étant la Vérité. L’université libérale est en quelque sorte « l’héritière » de l’université confessionnelle, en ce qu’elle y puisse l’origine de son type de discours et la volonté de chercher et d’approfondir le savoir. Elle en est l’héritière, mais aussi l’évolution, puisque l’université libérale, en faisant sauter le dogme de l’Église, élargit considérablement le champ des possibles en matière de recherche et de méthodologie.

L’université libérale nous invite, comme dit plus haut, à sortir de nous-même, donc de nos croyances, et à prendre une position de scientifique. Et de cela, Théodore Verhaegen en est lui-même un bon exemple, car bien que fréquentant les églises, quand il est question d’instituer un cadre de rechercher du Vrai, il laisse sa croyance au placard. Mais, en plus d’élargir les directions de chercher du savoir, il s’agit « d’entretenir et de stimuler cet esprit philosophique », c’est-à-dire de faire en sorte que la recherche, de même que l’esprit du chercheur, soit toujours en mouvement, que le savoir soit toujours en construction, et donc aussi en « déconstruction », de sorte que la recherche soit une bataille incessante dans laquelle on consolide et renforce sa position, et par là soi-même. Nous pouvons ici aisément y voir une ode contre la fragilisation argumentative et tout ce qui en découle.

L’ULB était donc partie sur les meilleures bases possibles pour être une université de la recherche de la Vérité. Mais est-ce toujours le cas ?

Séparons tout d’abord ce qui est nommé « ULB » en trois groupes distincts. Il y a en premier l’institution « ULB », en ce qu’elle est la « supra-entité » qui a avant tout un rôle de gestion et d’administration. Vient ensuite le corps académique composé des professeurs, des chercheurs, des assistants, etc ; bref des individus qui ont le rôle de construire et de transmettre le savoir[12]. Et enfin, ceux qui représentent la plus grande part d’individus fréquentant les campus : les étudiants.

Même s’il n’y aucun sens quant au fait de traiter ces derniers de manière individuelle, nous pouvons tout de même nous attarder sur ce qui compose la pièce centrale de vie estudiantine dans son extension la plus grande, à savoir les cercles. Qu’ils soient folkloriques, culturels, politiques, centrés autour d’une origine géographique ou autour d’une idée, les cercles visent à rassembler des étudiants autour de quelque chose de commun ou d’une volonté commune : cela peut aller de simplement faire la fête à un véritable engagement politique. Les cercles participent activement à la vie de l’université en organisant des événements. Et ils sont, dans une université en bonne santé, eux aussi vecteur de la vision que l’ULB a historiquement eu par rapport à sa quête de Vérité. L’organisation de conférences et d’activités allant dans ce sens par certains cercles est une chose courante et positive : cela permet une plus grande diversification des discours et approches auxquels les étudiants vont pouvoir se confronter. Mais cela est la théorie et fort est de constater qu’elle est de moins en moins en accord avec la pratique.

Certains cercles, se revendiquant directement comme cercles politiques, se mettent, en réalité, de plus en plus à agir comme des lobbies en exerçant des pressions sur des évènements se déroulant au sein de l’université. Nous pouvons prendre pour exemple une conférence portant sur la légalisation du cannabis supposée se dérouler le 16 octobre 2017 et qui, suite à des pressions venant de l’Union syndicale étudiante et du Comac (le mouvement de jeunesse du PTB) a dû se voir annulée. Le motif légitimant cette levée de bouclier était qu’un des intervenants était membre du PP (Parti Populaire). C’est donc sous l’unique prétexte que Jérôme Munier serait un « facho » qu’une conférence organisée par le Cercle des Étudiants Libéraux – cela ne saurait être un hasard – et ayant invité des représentants de tous les bords politique a dû être annulée. Ce n’est ni plus ni moins que l’hideux visage de la censure qui vient poindre le bout de son nez. De plus, sur la plateforme en ligne de l’Union syndicale étudiante, on peut lire à ce sujet : « Nous refusons qu’un tel parti s’exprime sur le campus. Débattre publiquement avec l’extrême-droite est dangereux, car elle utilise la désinformation et la peur pour servir ses discours de haine. » Ou encore : « La caractérisation du PP comme un parti d’extrême-droite, raciste et réactionnaire ne fait aucun doute. » Il ne manque plus que le qualificatif de « nazi » et nous avons le combo gagnant !

Mais plus sérieusement, ces deux citations illustrent fort bien ce dont il avait été question lorsque nous parlions des conséquences du changement de télos universitaire avec la conférence de Jonathan Haidt, à savoir ici de la fragilisation argumentative. Le simple fait de catégoriser comme « d’extrême-droite », « raciste », « réactionnaire » suffit à justifier le fait de les évincer du débat sans pour autant expliquer en quoi le parti ou l’intervenant serait à mettre sous ces qualificatifs[13] et pourquoi ces derniers justifient le fait d’être évincé d’un débat. De plus, le refus systématique de dialoguer avec ces « fachos » est symptomatique de l’incapacité future des militants de l’USE et du Comac à pouvoir leur répondre de manière pertinente et rationnelle.

Résumons donc, nous avons ici les deux conséquences impliquées par un éloignement du télos de la Vérité : d’une part, la mise en place de moyens en vue de censurer, et de l’autre, l’installation du cercle vicieux amenant à la fragilisation argumentative. Nous avons même l’expression « discours de haine » qui fait sa discrète apparition. Il est évident pour eux, à la lumière de ce qui précède et à la vue de l’orientation politique de ces mouvements, que la Vérité n’a que peu de valeur et qu’au contraire, la justice sociale en a quant à elle beaucoup plus.

C’est donc, en ce qui concerne l’ULB, de rassemblements étudiants que provient le danger d’un changement de télos. Étudiants qui, paroxysme de l’horreur, font intervenir leur vision idéologiquement biaisée du monde dans leur rapport à la recherche et donc à la connaissance – et ne parlons pas du Cercle du Libre Examen qui « examine » tellement bien qu’il leur est impossible de s’examiner eux-mêmes ! Le but est en fait de faire de l’ULB une « safe space ». On le voit bien dans le discours de l’USE – qui, comble de l’absurde, en vient à faire précisément ce qu’elle reproche à l’extrême-droite, à savoir désinformer et utiliser la peur – ainsi qu’au travers des volontés portées par l’idéologie de groupes comme le Comac. Cela ne peut en aucun cas être acceptable. L’université ne devrait pas être un lieu sûr, elle doit être une zone de guerre intellectuelle permanente, car c’est comme ça et seulement comme ça que les esprits resteront en mouvement, se renforceront et donc innoveront.

Il est ici intéressant de se poser une question : comment se fait-il que le Libre Examen, principe central de la démarche intellectuelle « ulbiste », ait perdu de sa force ? C’est une chose qui se fait ressentir de plus en plus dans le milieu estudiantin et dans les cercles : le Libre Examen n’a plus la même signification, la même force de frappe. Une critique émise à l’encontre du Librex, qui revient assez régulièrement chez certains étudiants impliqués dans la vie estudiantine de l’ULB, que ce soit en cercle ou en guilde, est que ses membres ont tendance à promouvoir non pas le Libre Examen[14], mais plutôt un libre examen ; une vision particulière de ce que devrait être le Libre Examen. Une vision particulière donc, mais une vision contaminée idéologiquement, comme si la démarche « libre exaministe » avait pour but de défendre, voire de justifier, une position sur un sujet. Je ne dis pas que c’est un relativisme outrancier qui doit résulter de cette démarche : si aucunes positions n’étaient affirmées, nous n’avancerions tout simplement pas. Mais, le Libre Examen étant en quelque sorte l’incarnation de l’esprit critique dont doit faire preuve tout individu étant à la recherche du vrai, il est inconcevable de le considérer autrement que comme étant un principe « hiérarchiquement » supérieur à n’importe quelle démarche, idéologie ou position. C’est pourtant ce qu’il se passe. Il s’est opéré un glissement quant à la place du Libre Examen dans cette « hiérarchie » : il ne trône plus fièrement au-dessus des productions intellectuelles particulières ; mais il a été absorbé par l’une d’entre elle qui s’est alors empressé de le limiter dans son champ d’action et de le façonner à son image pour en faire un vulgaire outil idéologique. À quand les t-shirts « Je suis Librex » ?

Mais pourquoi cela est-il possible ? L’ULB est-elle une zone de non-droit intellectuelle ? N’y a-t-il pas un garant de la Vérité comme télos universitaire ? C’est l’université elle-même qui doit s’en charger ! Bien que l’ULB accorde une place importante à la participation des étudiants à la vie académique (ce qui en soi est une bonne chose), même jusque dans sa gestion, il faut cependant se montrer plus ferme quand il est question de sauvegarder le principe premier qui définit l’une des plus belles institutions de Bruxelles. C’est un comportement totalitaire, voir fascisant que l’ULB doit adopter dans le but de faire du campus un lieu physiquement paisible mais intellectuellement actif dans lequel la multiplicité des axes de recherche serait la norme et où la seule chose à craindre serait de ne pas trouver quoi répondre à une personne contredisant notre thèse. Mais cela est loin d’être gagné : pour le moment, l’administration de l’ULB se trouve être au mieux aveugle ou laxiste, au pire complaisante ou collabo.

Conserver la Vérité, sa recherche et ce qu’elle inspire, comme télos de l’université, et donc de l’ULB, est d’une importance critique ! Car c’est la poursuite de la Vérité qui fait que l’on avance dans la plus juste des directions, c’est des vives et incessantes confrontations des chercheurs que naît le chemin du Vrai et par la même du Bon : « l’étude ne mène pas seulement au savoir, mais encore à la vertu ». Et de cela, tâchons de nous en rappeler, car « le bonheur consiste dans la joie issue de la vérité. »[15]


1. Saint Augustin, Les Confessions, trad. fr. Joseph Trabucco, Paris, GF-Flammarion, 1964, p. 59.
2. Qui peuvent être définis sur base de critères ethniques, culturels, religieux ou encore en fonction de l’orientation sexuelle de ses membres.
3. Haidt illustre le fonctionnement de la justice via un raisonnement schématique, avec lequel le juste et l’injuste sont déduits grâce à une fraction dans laquelle les « entrées » dont il est question sont le numérateur et le dénominateur. Le quotient de cette fraction détermine les « conséquences » qui seront jugées justes ou injustes.
4. Si on en croit les chiffres donnés par Haidt le rapport entre les membres du corps académique de gauche/libéraux (dans le sens ou libéral s’oppose a conservateur) et ceux de droite/conservateurs était de 2 pour 1 en 1996 et de 5 pour 1 en 2011.
5. Glissement déjà effectif dans certaines universités nord-américaines : Evergreen State College, Wilfred Laurier University, UC Berkeley…
6. Haidt donne dans sa conférence une liste de groupes minoritaires étant les sujets privilégiés de cette sacralisation. Son analyse s’effectuant sur le milieu universitaire américain, on ne retrouvera pas forcement ces mêmes groupes en Europe ou en Belgique, bien que certains puissent se recouper.
7. Sur ce point, le présent article n’est pas aussi exhaustif qu’il pourrait l’être. J’invite donc le lecteur qui voudrait avoir des informations supplémentaires à consulter la conférence de Jonathan Haidt (disponible sur Youtube) dont il est fait référence dans cet article au temps donné : [29:41].
8. Qu’elle prenne la forme d’une conférence, d’un débat, d’un mémoire, d’une thèse de doctorat ou juste d’une simple discussion de couloir. Ce dernier exemple est utile d’être précisé, étant donné que même sur ce terrain, l’université j.s. y applique ses lois. Preuve en est avec la présence d’un numéro de téléphone réservé aux étudiants pour dénoncer les propos « mauvais » tenus par des professeurs à la New York University, par exemple. 9. Ne soyons pas de mauvaise foi : je n’ai en aucun cas ici la volonté ou le but de légitimer des propos qui insisterait à quelque forme de violence.
10. Ou bien il se fait représentant d’une personne ou d’un groupe qu’il perçoit comme étant victime d’insulte ou de cette remise en cause.
11. P. Daled, Le libre examen : la vie d’un principe. Université libre de Bruxelles, 1834-1964, Bruxelles, Éditions Espace de Libertés, 2009, pp. 20-21. 
12. Précisons tout de même certains postes administratifs sont occupés par des membres du corps académique.
13. La seule réponse à cette question étant un argument d’autorité : dans la maison mère du Libre Examen, cela semble cocasse.
14. Dans le sens où il est la démarche intellectuelle générale qui peut prendre des formes différentes selon chaque individu – donner une définition détaillée du dit principe serait une tâche trop longue et ardue dont il ne serait pas question ici.
15. Saint Augustin, Les Confessions, trad. fr. Joseph Trabucco, Paris, GF-Flammarion, 1964, p. 226.
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