Doxologie

Screen Shot 2018-04-18 at 2.57.19 PM

 

Hey Mama
I wanna scream so loud for you, ’cause I’m so proud of you

—Kanye West

« Au commencement était la Vérité, et la Vérité était tournée vers l’idéologie, et la Vérité était idéologie ». Ce verset est l’actuel credo du corps des professeurs et des élèves. Autrement dit, nous pouvons croire en la Vérité, mais Elle n’existe pas. Face à cela, qu’est- ce que le satiriste est supposé écrire ? Le satiriste a pour objectif de distordre la réalité avec les mots, afin que le lecteur puisse percevoir l’absurde d’une situation. Sauf que dans ce cas-ci, la réalité est déjà absurde. Peut-être pourrait-il user de son talent afin de rendre visible ce qui est invisible ? Cependant, tout ce potentiel invisible est déjà visible sous les yeux de millions de gens qui ne remarquent rien. Des individus ont provoqué cet état des faits et c’est mon objectif que de déterminer qui sont ces suppôts de la bêtise. « Suppôts de la bêtise, ne va-t-il pas un peu trop loin ? Cela ressemble davantage à une attaque ad hominem qu’à une sincère démonstration. ». Non, ce sont des suppôts de la bêtise et je n’ai pas à aseptiser mes expressions pour ne pas les heurter dans leur ego. Pas parce que j’agis en tant que satiriste, mais parce que les faits sont tels que je vais les énoncer. Il y a un problème qui parasite l’université et il faut le décrire, en mangeant le ver avec la pomme s’il le faut. Pourquoi l’université est-elle sur la même longueur d’onde que la doxa plutôt que le logos, lui qui était censé être le télos d’une telle institution ?

L’idéologie est l’instrument qui permet qu’une idée soit mise en place, non pour la vérité qu’elle déploie, mais pour son utilité. Le catholicisme est une idéologie. Elle permettait d’éviter les démembrements territoriaux et d’affermir une cohésion sociale, jusqu’à ce que la Réforme fasse son apparition, ce qui découla en l’État-Nation. La beauté est une idéologie. Elle permettait de créer une forme de marché dont seuls les bourgeois pouvaient bénéficier, jusqu’à ce que Marcel Duchamp expose son urinoir, ce qui découla en une expansion du domaine artistique. La justice est une idéologie. Elle permet à ce que des hommes puissent commettre des méfaits sexuels en toute impunité, jusqu’au moment où la présomption d’innocence sera placée au pilori, ce qui découlera en une justice sociale. Le point commun qui jugule toutes ces idéologies, c’est l’aspect sociétal qui oppresse l’individu. Le catholicisme forçait l’individu à croire en un Dieu trinitaire. La beauté forçait l’individu artistique à produire des œuvres selon des normes. La justice force l’individu victimisé à ne pas inéluctablement recevoir une compensation pour le crime commis à son égard. C’est une chance inestimable dont nous disposons de savoir que, pendant des millénaires, nous avons été bernés par ces ennemis invisibles, et qu’aujourd’hui, nous avons tout un amas de jeunes intrépides prêts à nous extirper de ces mensonges pour nous montrer la vraie Vérité. Abattons la personnalité, l’art et la hiérarchie : c’est cela qui a fomenté la société et c’est uniquement en dehors d’elle que se trouve la liberté. Ce qu’oublient ces jeunes, c’est qu’un individu ne peut naître qu’au sein d’une société. S’il naissait dans la nature, il ne serait qu’une créature parmi tant d’autres, et autant dire que l’être humain n’est pas un privilégié de Dame Nature : elle nous massacrerait comme elle massacre au quotidien tout ce qui se trouve sur sa route. La société est notre abri face à cette violence incontrôlable : sans elle, l’individu ne serait jamais apparu.

Tout cela peut bien entendu être sujet à débat, mais un tel débat est inadmissible pour un idéologue. L’ironie suprême que renferme l’idéologue est celle-ci : l’idéologie, c’est tout, sauf son image du monde. Ou plutôt, son image du monde est la meilleure idéologie qui soit, au point même que la considérer comme telle devient superflue. Cela s’explique par le fait que l’idéologue est un être habité par une idée. C’est l’être le plus dangereux qui puisse se manifester : il est prêt à remettre tout en doute si cela rentre en contradiction avec ce par quoi il est possédé.

-La Terre est sphérique.
-Sphérique ? Certes, elle a une apparence de sphère, mais est-ce suffisant pour la qualifier de sphérique ? Il serait plus juste de dire que la Terre est comme une sphère.

-Nous descendons d’espèces animales vivant depuis des millions d’années et possédons des caractéristiques similaires avec elles. Notamment sur notre structure sociétale, qui est régie par une hiérarchie de domination, comme l’est celle d’un homard.
-Mais c’est ton opinion, cela ! Beaucoup de gens ne seraient pas en accord avec toi. Il n’y a donc aucune raison que tu proclames cela comme s’il s’agissait d’un fait quand il n’est pas partagé par tous. Dans ce cas, n’oublie pas de signaler que c’est ton opinion que tu exposes par cette thèse.

Voilà comment l’idéologue traite la Vérité : derrière des points d’interrogation, des comparaisons et des opinions. Comme spéci,é dans l’introduction, la Vérité n’est pas raisonnée, elle n’est qu’une foi ; c’est une idéologie. Une telle logique est l’acceptation de la banalisation du profane : c’est oublier, éviter et négliger le monde dans lequel nous vivons. C’est déterminer ce qui nous entoure avec la seule force du consensus des convoitises de tous et de chacun. C’est presque réconfortant que de s’enliser dans un tel état des faits : tout se volatilise sans que nous ayons à nous en soucier. Mais il n’y a rien de positif dans cette image du monde : si ce qui est vrai, beau et bon disparaît, ce ne sera que plaisirs addictifs et désacralisations routinières qui seront de mise. C’est une douleur fantôme qui nous empoignerait, car le monde ne serait plus là, qu’il ne serait qu’une anamnèse à sa tristesse et une amnésie à sa grandeur. Or, le monde n’est pas triste ; il est grand. Et oublier, éviter et négliger sa grandeur, c’est oublier, éviter et négliger ce que nous sommes : des êtres capables d’appréhender le monde, de créer pour le monde, d’aimer au sein du monde. Il faut rendre à nouveau important le sacrifice, car c’est de lui que le sacré prend naissance. Ce qui est vrai, beau et bon est sacré. Et du bourgeois à l’ouvrier, tout le monde est capable de comprendre la teneur du sacré : la contemplation n’est pas une prédisposition sociale, c’est une prédisposition humaine.

Pourtant, toute cette confession au génie de l’humanité n’est pas suffisante. S’il y a désacralisation, il ne faut pas placer cela seulement sur le compte de l’action même : ce serait super,ciel. Il y a quelque chose de bien plus radical qui se trame dans cette activité. Qui dit sacré dit vrai, beau et bon, qui dit vrai, beau et bon dit jugement, qu’il soit aléthique, esthétique ou éthique. L’action de désacralisation, plus que de désacraliser, tient pour origine la volonté de ne pas être jugé. C’est un trait typique des enfants : ils se terrent dans le jargon scatologique, les bruitages répugnants, les mots allusifs. C’est le refuge des enfants pour ne plus avoir à supporter le fardeau du jugement des adultes. Et pareil refuge existe également pour les adultes, pour qu’ils n’aient plus à supporter le fardeau de leur propre culture. C’est le joug de l’infantilisation : un effet abêtissant qui laisse les enfants rester des enfants et ravale les adultes au rang d’enfants. Les voici ainsi côte à côte dans leurs enfantillages, s’aidant les uns les autres dans leur déconstruction du monde, comme s’il s’agissait d’une maquette Lego. Toutes les pièces sont séparées les unes des autres, plus aucun assemblage n’est formulé, tout est isolé. C’est un sacrificium intellectus : soit ne raisonnent-ils que de foi ou soit ne prient-ils que de raison. Dans les deux cas, ce sont des gens qui n’ont absolument rien compris à la complexité de l’existence. Et une telle conception entraîne inévitablement à ce que le chaos devienne la disposition première. Même s’il y a des enfants qui scandent « Mama mia ! » devant ces atrocités, ces cris sont frelatés par le manque d’autorité : plus aucun surveillant, plus aucun gardien, plus aucun adulte sur qui compter pour que tout redevienne plus ordonné. Les enfants restés enfants se prélassent dans leur langage, les adultes redevenus enfants critiquent tout ce qui fut imaginé avant eux. C’est ainsi que tout ce qui a été érigé pendant des siècles et des siècles, des décennies et des décennies, des années et des années, tout ce qui nous a amené à en être aujourd’hui, est questionné par le doute. Autant enfants restés enfants qu’adultes redevenus enfants, c’est la même stupidité qui les emporte : ce sont tous des suppôts de la bêtise. Et Mère Europe est éplorée devant cette ordure qu’elle a mise à bas : le jardin d’enfants qu’est l’université du XXIe siècle.

J’ai référé l’université en tant qu’institution au début de l’article. Par la suite, j’ai démontré que si l’argumentation idéologique était mise en pratique, nous nous retrouverions dans un monde désacralisé. Il y a définitivement une passerelle entre l’institution universitaire et le quotidien mondain, qui se réalise dans le campus. Ce serait l’aveuglement le plus nonchalant que d’a?rmer le fait que l’un n’entraîne pas des répercussions sur l’autre et vice-versa : le campus est un lieu de vie institué par l’université. Et de là, ce qui se meut sur le campus se meut dans le monde : il n’y a pas de séparation comme si c’était deux univers distincts. C’est l’avenir qui est formé dans les universités et cet avenir part ensuite à la conquête du monde. L’université est dès lors universelle : elle exerce son autorité sur tous les domaines de la vie. Il faut comprendre toutes les implications que cela comporte : cela ne se limite pas à trois années de bachelier ou à un master de deux ans. Dans cinq ans, ces élèves qui ont été modelés par les professeurs seront encore là, avec ce qu’ils ont engendré comme expérience à l’université. Et dans dix, quinze, vingt ans, les idées qu’ils ont interceptées sur le campus seront toujours vivantes dans un coin de leur âme. Ce à quoi je veux en venir, c’est que ce n’est pas une tâche aisée que d’être professeur ou d’être étudiant. Professeur, car il faut parvenir à transmettre les outils nécessaires au public pour qu’il soit en mesure de penser. Étudiant, car c’est durant cette parcelle d’existence qu’il est possible d’apprendre avec le plus de consistance. Il faut avoir de l’intégrité intellectuelle pour se retrouver en un pareil environnement. Sans quoi, le professeur ne professe plus et l’étudiant n’étudie plus ; ce qui serait contraire à ce que doit apporter l’université au monde.

Si vous suivez mon raisonnement depuis le commencement, il est limpide que le rôle initial de l’université a été délaissé. Sinon, comment expliquer l’irruption de ces jeunes intrépides voulant métamorphoser la société dans sa totalité ? Dans cinq, dix, quinze et vingt ans, les idées de ces étudiants seront toujours identiques, car il leur a été appris non comment penser, mais quoi penser. Ils seront capables de citer les pensées des auteurs étudiés, mais ils seront incapables de les défendre face aux critiques externes. C’est une prévision et bien entendu, comme toute prévision, elle peut s’avérer erronée dans sa concrétisation. Donc, pendant que ceux qui le veulent entretiennent un réseau de relations, apprennent à penser, cultivent des terreaux de connaissances et jouissent de ces années estudiantines, pourquoi ne pas laisser vaquer ces jeunes intrépides à leurs occupations ? Tout simplement parce que ce n’est pas désirable : nous n’éduquons pas un enfant pour qu’il soit en sécurité face aux problèmes, nous l’éduquons pour qu’il puisse faire face aux problèmes. Exaucer les caprices d’un enfant, ce n’est pas l’éduquer : c’est l’infantiliser. Et c’est ce qui se produit actuellement autant dans les foyers familiaux que dans les milieux éducatifs. Autrefois, les étudiants vivaient l’université ; maintenant, ils se laissent former par elle. C’est malsain : il n’y a plus que des idoles qui prennent sou(e dans un tel contexte. Tout a été dirigé pour que l’aliénation soit bannie de l’existence. Ironiquement, c’est par ce cheminement que jamais autant d’élèves ne se sont sentis en déconnexion avec le campus, lieu où ils sont supposés cultiver l’âme. « Cultiver l’âme ? Qu’est-ce que c’est rétrograde ! ». Peut-être. Mais au moins, par cette optique, nous avions des amis en dialectique constante pour la recherche de vérités, nous avions des gentlemen ayant des connaissances sur une large étendue de disciplines. Une fois cette optique abandonnée, voilà que nous nous retrouvons avec des idéologues. Les amis et les gentlemen, ce furent les étapes antérieures à la prise de l’université par les idéologues. Et eux, qu’est-ce qu’ils vont offrir ?

J’ai un exemple de quelles retombées cela augurerait. Je ne nommerai personne : pourquoi dénoncer un individu particulier quand c’est l’ensemble du microcosme qui est empoisonné ? Autant s’attaquer à la racine plutôt qu’à la motte de terre. Ce professeur voulait apprendre aux étudiants à articuler ce qu’est la beauté. Admirable ambition : n’est- ce pas une raison de notre présence, à savoir mieux adapter notre langage pour ne plus parler d’un objet selon nos ressentis de sujet, mais décrire l’objet en tant que tel ? Un objet pouvant être plus beau qu’un autre, nous aurions pu être dotés de la capacité à expliquer avec des termes plus approfondis en quoi cette beauté est plus plaisante qu’une autre. Dès lors, le but de ce cours me paraissait être évident : rendre taiseuses nos opinions pour développer une pensée. Dans ce cas, pourquoi je me retrouve devant un quiz pour l’examen ? Je n’ai même pas à distiller ce qui nous a été transmis durant ces heures de cours (énonciation d’ennemis invisibles à abattre, constructionnisme social à déconstruire, langage post-structuraliste dépourvu d’imagination) : rien qu’entre le prologue et l’épilogue, il y a une contradiction interne épineuse. Pourquoi la prémisse originelle du cours, qui était d’être en mesure de décrire un objet d’art pour ce qu’il est, est promptement oubliée lors de l’examination des étudiants à assimiler cette compétence ? Mais s’il n’y avait que cela… Je ne peux m’empêcher de partager le déroulement d’une des séances de ce cours, pour que le lecteur puisse saisir que cela va au-delà d’un simple problème évaluatif. Ce même professeur, celui qui ne sait pas formuler une idée sans même se rendre compte qu’il la contredit cinq minutes plus tard, voilà qu’il laisse une heure les étudiants débattre sur un sujet d’actualité. Apôtre de belligérance ! Son patronyme aurait dû me mettre sur la voie quant à ces méthodes – et je sais de quoi je parle – mais quand même : pourquoi diantre laisse-t-il des étudiants n’ayant aucunes connaissances philologiques discuter d’une question philologique, lui-même n’étant pas philologue ? Une heure à écouter les mêmes arguments répétés en boucle qui ont été lus sur quelques médias de prédilection, sans qu’aucune consistance ne soit apportée à la matière interrogée : qu’est-ce qu’il se passe ? Je suis bien dans un auditoire universitaire ou je suis enfermé dans un studio de télévision ? Nous devrions être d’accord sur les questions, non pas sur les réponses. Mais ici, en 2018, à l’université, personne n’est d’accord sur les questions et tout le monde est d’accord sur les réponses.

Voilà ce dont hériteront les étudiants d’une université assaillie par des professeurs idéologues : un langage post-structuraliste similaire au langage journalistique au lieu de la langue française et une connaissance approfondie de la quotidienneté constamment renouvelée à la place de l’étude de l’histoire. Ce seront des êtres dotés d’une imagination non plus créatrice, mais débitrice. Ils auraient pu être enseignés à agir en tant qu’adultes créateurs qui disent « Faisons semblant ! » comme des enfants. Cependant, ils seront enseignés à être des enfants créateurs qui disent « À bas la société ! » comme des adultes. C’est un langage exterminateur de goût qui leur sera inculqué. Et sans goût, il est impossible de déterminer ce qu’est la beauté. Sans la beauté, ils seront condamnés à s’envoler loin d’elle, à la transgresser au lieu de la retrouver. De là, aucune surprise à constater que le vocabulaire d’un tel langage soit pavé d’allégories hyperboléennes : les métaphores sont les perverses de la langue et les idéologues sont les pervers de l’intelligence. Soi-disant que tout ceci aurait pour but de moraliser. Comme si moraliser signi,ait tuer l’imagination ! Comme si moraliser signifiait policer une révolution ! C’est pour cela que le quotidien est plus important que l’histoire pour les journalistes et qu’il va en devenir de même pour les universitaires : l’histoire est aujourd’hui enseignée telles des injonctions d’impératifs moraux pétris d’héroïsme. Ils éduquent les étudiants à être des misérables romantiques prêts à prendre une balle pour n’importe quelle cause simili- oppressante, alors qu’il serait plus enclin à la productivité de leur apprendre à ce qu’aucune balle ne fasse feu. Néanmoins, étant donné qu’ils disposent de conceptions philosophiques comme quoi tout est acclimaté vers le bien et qu’ils veulent s’empresser de vivre cet âge d’or de la ,n de l’histoire, ils sont prêts à tout pour assister à sa commémoration. Ils pressent, ils compressent et tout est dès lors sujet à révolution. Tout ce qui s’est déroulé auparavant, c’est nécrosé : quel intérêt à porter aux morts ? La seule image du monde qu’ils possèdent est celle de l’année 2017. Qu’elle était horrible, l’année 2017 ! Sauf que l’histoire de l’humanité ne se restreint pas à cela : c’est plus immense que notre petitesse puisse le percevoir.

Si je les traite de suppôts de la bêtise, ce n’est pas parce que leurs idées seraient contraires aux miennes : je me rabaisserai à leur niveau de stupidité si j’actais ainsi. L’homme bas qui est blâmé se défendra coûte que coûte bien qu’il sache que la critique est justifiée. Le suppôt de la bêtise qui est moqué se défendra coûte que coûte sans qu’il sache que la critique est justifiée. Les universitaires contemporains sont encore plus bas que bas : ils articulent la bêtise avec l’assurance de proclamer une parole sacrée. Esclaves du scandale ! C’est de ce tribalisme qui est leur qu’ils ne méritent rien d’autre que ce traitement. Comme il l’a été avancé plus tôt, ce qu’ils promeuvent peut mener à débat, mais ils ne veulent pas d’un dialogue : tout doit être consolidé de façon monolithique. Ils revendiquent la diversité, mais quand il est question de diversité de pensées, les voilà contraints d’admettre que la diversité n’a pas que du positif. Leur démarche est partisane, pas intellectuelle : ils sont régis par l’instinct, pas par la raison. Les sciences politiques et les philosophies politiques détiennent des outils qui permettent à ce que nous puissions élaborer une articulation intelligente d’une pensée. C’est impossible quand la politique se retrouve seule, sans affiliation méthodologique à sa portée. Vous laissez la politique agir unilatéralement et c’est la bêtise qui apparaît dans toute sa laideur infernale. La politique ne peut pas tout résoudre. Nous sommes des créatures imaginatives et cette imagination a un prix : celui de ne pouvoir se débarrasser des chaînes qui nous limitent à être humains. S’ils veulent que leurs considérations politiques s’accomplissent dans toutes leurs étendues, qu’ils tuent notre imagination, qu’ils lobotomisent nos cerveaux, qu’ils nous castrent et qu’ils nous opèrent : là, nous serons tous identiques. Ils devraient se souvenir de ce que la politique peut impliquer comme injures à l’humanité avant d’être aussi irréfléchis.

Toutefois, même se rappeler perpétuellement une vérité aussi cruciale serait inutile. La politique équivaut nécessairement à une invocation de la bêtise parce que c’est un domaine de la vie où l’être humain réagit instinctivement. C’est seulement par la suite qu’il raisonne à base de cet instinct. Quand Glaucon demandait à Socrate pourquoi il ne serait pas judicieux d’utiliser l’anneau d’invisibilité pour satisfaire toutes ces convoitises, il était dans son droit le plus légitime de questionner dans ce sens. Car ce qu’a énoncé Socrate dans sa réponse à cette interrogation, en insistant que la vertu est la source même de la raison et que c’est par elle que nous devrions acter, c’est un idéal, pas une réalité. L’être humain se régit socialement selon la réputation, non selon le bien. Ce qui signi,e que la raison est bafouée, car c’est la passion qui en tient les rênes. Et la politique est le terrain propice à l’exultation de la passion, non de la raison. C’est pour cela qu’il faut rechigner les opinions, car ceux qui en tiennent se voient contraints de toujours se soucier qu’aucune contradiction ne vienne s’incruster entre deux de leurs points de vue. Alors que ceux pourvus de pensées, ils sont en droit de penser même entre deux contradictions. Il est aujourd’hui possible de confondre un intellectuel partisan avec un intellectuel non-partisan, comme il serait possible de confondre un tailleur avec un sculpteur. Confondre l’opinion et la pensée… Et cet esprit toxique menace de résister !

Quoi penser, ça revient à non pas injecter des pensées — puisqu’elles ne naissent pas de l’action supposée —, mais des opinions. Tous des clones d’anticonformistes opinant les uns aux autres : voilà la nouvelle fabrique intellectuelle de l’université. C’est pourquoi il est primordial de critiquer l’intelligentsia contemporaine qui sied dans les facultés : elle s’est tellement imposée qu’il est devenu impossible qu’une diversité de pensées subsiste. Or, souvenez-vous de ces amis à la recherche de la Vérité par une dialectique des pensées : cela serait positif que nous revenions à cette origine. Remémorez-vous également de ces gentlemen qui avaient des connaissances en un large panel de disciplines : cela serait aussi positif que cette vision attise notre regard. Nous sommes tous bloqués ici pendant un moment, alors, essayons de faire en sorte que cela fonctionne. Et mieux vaudrait-il que nous nous efforcions à ce que cela soit pour le meilleur, pour la Vérité. C’est uniquement par un échange constant que la Vérité peut être explorée. Ce n’est pas avec des promenades solitaires que cela se déniche ; ce n’est pas avec une image biaisée du monde que cela se découvre ; ce n’est pas avec la peur de déranger que cela se décèle. Acceptons nos douleurs, changeons ce que nous pouvons et rions du reste. Nos ancêtres se sont aidés mutuellement pour que tout ce que nous récoltions aujourd’hui ait pu jaillir du sol : c’est par la collaboration qu’une pérennisation est envisageable. Sans dialogue, la Vérité est vie morte. Seulement par la comparaison des différents points de vue pouvons-nous accéder à quelque chose de grand, de plus proche de la totalité. Il n’y a qu’en nous dévoilant les uns les autres qu’il peut y avoir espoir que la Vérité se révèle. Cherchons afin de trouver et trouvons afin d’encore chercher.

Il n’y a pas de Vérités, il n’y a que la Vérité. Mais, la Vérité est composée d’un pluralisme de vérités. Que vous optiez pour un marché exclusivement libre, une économie de régulations ou le modèle social-démocratique scandinave, vous avez là trois systèmes qui fonctionnent, avec des avantages et des faiblesses. Que vous appréciez plus la Jeanne de Bresson que celle de Dreyer sans pour autant déprécier cette dernière, vous ne perdez pas au change. Que vous pensiez que les institutions se doivent d’être utilitaristes mais que ce n’est pas une obligation pour les citoyens, qui peuvent se tourner vers une éthique déontologique, cela ne produit nullement une faille épistémologique. Gare à la majuscule : la Vérité détient autant de vérités en son sein que nous ne puissions le concevoir. D’où l’importance de la spécialisation et de la critique de la surspécialisation. Le monde est grand, alors imaginez la Vérité : c’est le sublime qui vous capture. La Vérité est tellement immense que notre petitesse humaine est incapable de la saisir. Même en intercepter quelques parcelles est une opération complexe. Dès lors, quand un scienti,que parle de métaphysique, il faut investir ses pensées d’un air mesuré. Et quand un théologien parle de psychologie évolutionniste, il en va de même. C’est pour cela que nous devons encourager à ce qu’il y ait des spécialistes qui émergent et que ces spécialistes se rencontrent les uns les autres, de telle sorte à ce qu’un programme visant à l’apprentissage d’une multitude de disciplines soit mis en place pour les étudiants. Et c’est également pour cela que nous devons décourager à ce qu’il y ait des spécialistes qui émergent si c’est pour être isolés des autres : il n’y a que dans l’ouverture que la Vérité s’ouvrira. Quand bien même Son exploration est éreintante, ce n’est que la béatitude qui nous embrassera à la réception de Ses éléments.

Là est le paradoxe de celui qui est à la recherche de la Vérité : jamais ne pourra-t-il l’atteindre, juste en extraire quelques fragments. C’est pareille émotion qui empare également l’amoureux. Ainsi, est-il heureux quand il reçoit une preuve indirecte que la ,lle qu’il aime l’imite en ce sentiment. Mais qui se contenterait de cette croyance quand il peut se saisir de sa certitude ? Il entend de ses lèvres jaillir les paroles « Je t’aime », et là, son cœur est dans un émoi sûr de sa destinée. C’est ce même amour qui guide une personne à la recherche de la Vérité. Le préjugé ne certifiant rien, il veut l’évidence : seul le jugement a valeur à ses yeux. N’est-ce pas un amour semblable qui guide les idéologues ? Il n’en est rien, car leur amour se remet sans cesse en question. C’est le comportement d’un jaloux zélé, qui veut que la fille qu’il aime lui certifie à toute heure du jour et à toute heure de la nuit que son amour est véridique. Interroger et être interrogé, autant pour la Vérité que pour l’Amour, c’est la prime base. Douter est dès lors le juste de l’amoureux. Mais s’il exerce le doute en toute impunité et en toutes circonstances, ces doutes deviennent scabreux, au point de perdre de vue sa recherche première. C’est pour cela que le raisonnement socratique doit être conservé sans que l’hésitation nous embrase au point de douter de l’existence même de la Vérité. Elle existe et même si Elle nous sera inlassablement incomplète, c’est Elle qui nous donne la joie.

Quand bien même, ce motif de l’Amour infini semble être un prétexte suffisant pour que l’université abandonne son télos originel, qu’est la difusion et l’extension du savoir.

Non pas la recherche scientifique ou le pro,t économique. Cela ne signifie pas que ces résultats doivent être niés, mais ils ne constituent pas la priorité. Quand un recteur présente le succès de son campus sur le fait qu’il s’agit du meilleur endroit pour installer une entreprise et que c’est là où s’accumule le plus de création d’emplois dans toute la région, je tique. Je tique encore plus quand, malgré tout, il prévient que qui dit campus dit université, qui dit université dit recherches scientifiques. Nous devrions dès lors être satisfaits de savoir que de l’argent a été injecté dans diverses études qui s’avéreront primordiales pour l’avenir. Mais rien quant à la diffusion et l’extension du savoir ! Rien quant au fait de penser, de cultiver l’intellect, d’élargir l’esprit, de saisir les choses telles qu’elles sont, de posséder le pouvoir de discriminer entre vérités et mensonges, d’arranger une chose selon sa véritable valeur, d’articuler clarté, jugement, imagination et expression : rien en ce qui concerne l’éducation libérale ! Nous visons plus les accomplissements que l’éducation. C’est un cheminement néfaste. L’université doit à nouveau s’orienter vers l’éternel plutôt que l’éphémère. La doxa est mortelle, le logos immortel.

Accoucher de la Vérité, ceci est ce vers quoi veut tendre cette revue. L’université ne prétend plus au droit d’importuner. Au nom de la Vérité, c’est un devoir que
d’importuner ! Je ne peux me soustraire à rester taiseux devant la désacralisation du vrai, du beau et du bon. Devoir civil, défi moral, impératif catégorique que cette volonté d’influencer par les mots des pensées plutôt que par les cris des opinions. Évidemment que nous allons casser des assiettes en agitant de telle sorte, mais cela est bien mieux que de laisser des préjugés parasitaires nous chasser de chez nous. C’est par cette voie que le dialogue avec la Vérité devient possible. Et l’université s’est tellement détachée de cette optique que certains d’entre nous préfèrent se réfugier dans la pensée solitaire, triste suicide de la dialectique, qui lui au moins donne la vie. Cela ne peut se poursuivre ainsi. Nous ne pouvons pas continuer à rester terrés dans le silence. Nous devons exposer nos attentes à l’université. Nous voulons le logos, pas la doxa.

Nous réclamons à être éduqués. Nous sommes des enfants et nous voulons devenir des adultes. Cessez de nous infantiliser intellectuellement. Arrêtez de tout conditionner selon vos préjugés sans laisser aérer nos âmes à d’autres courants d’air. Autrement dit, ne soyez plus des suppôts de la bêtise. Certes, cela n’est pas aisé à reconnaître. Mais cela n’est pas facile non plus pour des enfants que de se rendre compte que ce n’est pas une direction positive qui leur a été tracée pendant deux décennies d’existence. Vous n’y avez engrangé que des semences négatives, éclosant en des silhouettes vides d’envergure, de prétentions, de responsabilités et d’épaisseur. Il n’y a rien de plus puissant que le logos et c’est votre télos que de nous enseigner à l’assimiler, à le produire, à l’articuler, à l’accoucher, à lui donner vie. Sans cela, nous sommes condamnés à errer jusqu’à attendre le moment fatidique mettant fin à la créature de chair, de sang et de déjections que nous sommes. Sans que nous ayons pu en éjecter quelques impulsions, sans incarner quoique ce soit de palpable, sans que nulle aura créatrice ne se subordonne à notre être, sans qu’aucune excellence s’imbibe dans notre témoignage au monde.

La majorité de la population sur les campus souhaite être une population estudiantine, pas une population militante. À cette majorité, je lui témoigne ceci : cette minorité qui prospère autant chez les étudiants que chez les professeurs, elle est dangereuse. Vous vieillirez et eux aussi ils vieilliront. Mais pas les idées qui les habitent : elles attirent toujours autant, malgré tout le danger qui a été manigancé en son nom. Il est limpide que s’il doit y avoir un ressourcement de l’université dans son télos premier, cela ne se fera pas sans mal. Toutefois, sans ce fleuve de vie qui déborde de toutes parts, nous nous dirigerons infailliblement vers un ruisseau de mort qui dessèche : une réalité où l’existence de la Vérité est niée.

Je suis un idiot : je crois que la beauté sauvera le monde et la Vérité étant belle, il faut qu’Elle ne nous échappe pas. Il faut que le vrai, le beau et le bon inondent le monde de par le logos de ceux qui ont appris à l’articuler dans toute sa puissance créatrice. Seulement ainsi, nous pourrons faire en sorte qu’ils nous rendent notre passé.

Sont samplés : Fédor DOSTOÏEVSKI, Oriana FALLACI, Jean-Luc GODARD, Jonathan HAIDT, Hideo KOJIMA, Emmanuel KANT, Karl KRAUS, John Henry NEWMAN, Camille PAGLIA, Jordan PETERSON, Roger SCRUTON, Hans Urs VON BALTHASAR

 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s