Aimez l’Europe

L’année 476 marque officiellement la fin de l’Empire Romain d’Occident, et bien souvent, dans la tradition occidentale, cette date est retenue pour marquer le passage de l’Antiquité vers le Moyen-âge. Chez les historiens néanmoins, ce choix a parfois été remis en question. Le Belge Henri Pirenne, par exemple, situait plutôt le commencement du Moyen-âge avec l’empire carolingien et la conquête de la péninsule ibérique par les forces musulmanes. Il y a bien des manières de découper l’Histoire selon les critères retenus, qu’ils soient sociaux, culturels, économiques et religieux. Mais ce découpage est avant tout un outil pour donner des repères, pour les historiens eux-mêmes, tout comme les amateurs ou les étudiants.

Car les transformations qui justifient que l’on décrète arbitrairement d’un changement de période, voire même de civilisation, sont des transformations lentes, et il y a fort à parier qu’un citoyen gallo-romain du 6e siècle ait plus en commun avec celui du 4e qu’avec un bourgeois parisien vivant sous Saint-Louis. Lentes donc, ces transformations, mais effectives. Transformations déterminantes dont les impacts se sont imprimés dans des siècles d’Histoire, d’art et de culture.

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L’un de ces changements majeurs se trouve dans les mutations religieuses que connaît l’Empire Romain à la fin de son Histoire et l’émergence du christianisme. Les religions gréco-romaines étaient essentiellement des religions civiques, qui laissaient aux soins de la philosophie les questions les plus existentielles. Mais c’est le christianisme qui, à la fin du 4ème et au 5ème siècle de notre ère, s’impose comme la pensée dominante, à la fois religieuse et philosophique. Ce premier changement de paradigme marque un tournant dans l’Histoire ancienne. Le christianisme constitue à bien des égards une révolution : il prône l’abolition de l’esclavage, encourage à aimer son semblable, il veut abolir la loi du talion. Tout ça ne l’empêche pas pour autant d’être profondément imprégné d’éléments gréco-romains : sa théologie est largement basée sur le néoplatonisme. Son art s’inscrit dans la continuité de l’art gréco-romain tardif (et qui survivra à travers l’art byzantin). Il est novateur, mais ne constitue pas une rupture totale.

Géographiquement, la civilisation gréco-romaine était une civilisation tournée vers la Méditerranée : c’est là que fluctuaient son commerce et ses échanges, fussent-ils économiques ou culturels (pensons à l’influence des cultures sémitiques sur la culture grecque, que ce soit dans l’art archaïque ou la mythologie). Dans l’Empire Romain, le Rhin et le Danube étaient des frontières, la Grande-Bretagne ou le Nord de la Gaule, des provinces reculées. L’Europe géographique ne correspondait pas encore à un tout politique ou culturel.

Le passage d’un monde antique et méditerranéen à un monde médiéval et continental constitue donc un changement de paradigme géographique, en plus d’un changement religieux. Avec la conquête de la péninsule ibérique par les Omeyades, la Méditerranée devient un cœur battant de la civilisation arabo-musulmane. Le christianisme trouve quant à lui un espace d’épanouissement dans l’Empire Romain d’Orient, de civilisation et de tradition orthodoxe, tandis que le christianisme occidental, le futur catholicisme romain, tient son bastion en Gaule et en Italie.

Mais l’Antiquité tardive et le Haut Moyen-âge voient l’arrivée de nouveaux venus dans la Chrétienté, via la conversion des peuples barbares. Cette religion, héritière d’une grande partie de la culture hellénistique et romaine, trouve de nouvelles terres d’expansion. Dans les îles Britanniques d’abord, où fleurit le monachisme irlandais et anglo-saxon, qui renouvelle l’art, les enluminures et la littérature, puis dans l’empire carolingien, qui rassemble sous son égide à la fois peuples romans et peuples germaniques. Les limes s’estompent, le Rhin ou la Grande-Bretagne ne sont plus des frontières mais au contraire des pôles économiques, politiques et culturels. Cet essor s’est poursuivi en Europe centrale et orientale, avec la conversion des peuples slaves, ainsi qu’en Scandinavie dès la période viking.

Ce changement de pôle est un des facteurs fondamentaux qui, je pense, différencie la civilisation gréco-romaine de la civilisation européenne telle que nous la connaissons. C’est pour cette raison que Pirenne, que j’ai évoqué plus haut, y situait la fin du monde antique. Le Moyen-âge voit aussi naître, à partir du roman, des styles artistiques proprement européens qui s’internationalisent. Dans diverses régions d’Europe, le christianisme se mêle à des traditions locales et païennes. Les différents peuples qui habitent l’Europe gardent de profondes différences culturelles ou linguistiques, mais le concept de Chrétienté donne un tissu commun à ces différentes cultures, un tissu culturel et philosophique.

C’est cette civilisation, l’Europe, qui devient la matrice d’idées nouvelles. L’humanisme, la tolérance, le sécularisme, ces valeurs que tant d’européens chérissent, sont nés et ont mûri en Europe à travers les siècles. Elles se sont installées dans nos consciences pas à pas, depuis Thomas d’Aquin jusqu’à la lutte pour les droits ouvriers. Et c’est souvent dans un dialogue avec ses textes fondateurs, parmi lesquels les Évangiles, que les Européens trouvaient justification à leurs luttes. L’abolition de l’esclavage, par exemple, doit bien plus à la morale chrétienne qu’à n’importe quel philosophe grec ou mythe nordique. Et même si la religion est aujourd’hui affaire privée, beaucoup d’européens ont conscience du rôle de la religion chrétienne dans la fondation d’une culture commune aux divers peuples de notre continent. Que l’on voyage à Rome, à Prague ou à Anvers, l’architecture et l’art sont là pour en témoigner.

Jean-Luc Mélenchon a un jour affirmé qu’il regrettait la victoire de Charles Martel à Poitiers, jugeant la civilisation européenne du Haut Moyen-âge trop barbare par rapport à la civilisation arabo-musulmane. Si à cette époque les arabes ont effectivement brillé par leurs connaissances scientifiques (qu’ils doivent beaucoup aux Grecs et aux Perses), Mélenchon ferait bien de se rappeler que c’est dans l’Occident chrétien, et non dans le monde arabo-musulman, que sont nées et ont pu s’épanouir librement les valeurs sociales et séculières qu’il défend.

C’est pourquoi de nos jours en Europe, plus qu’ailleurs, ces idées sont mieux ancrées et enracinées. Pourtant, ces valeurs, que tant d’Européens croient pour toujours acquises sur leur sol, ne le sont pas dans certains quartiers de Bruxelles, de Londres ou de Paris. Tenter d’imposer ces valeurs du jour au lendemain, dans un pays d’une culture tout à fait différente de la nôtre, ne peut mener qu’à l’échec. Non seulement certaines populations n’ont pas connu le cheminement qui leur permettraient de considérer ces valeurs comme la norme, mais cela ne ferait qu’altérer trop brutalement leur culture, au risque de la détruire. Les Soviétiques l’ont tenté en Afghanistan et ça n’a pas marché : au contraire, cela n’a fait que nourrir la colère des mouvements musulmans conservateurs.

Si cet impératif est valable dans un sens, il l’est aussi dans l’autre. La création de ghettos, où la population issue de l’immigration vit coupée de la culture européenne, ne fait que renforcer un sentiment d’étrangeté, dans un sens comme dans l’autre. Et ces valeurs que nous chérissons, que nous avons engendré, ne peuvent être préservées si nous-même nous ne préservons pas notre culture et si l’immigration n’est pas menée avec une ferme politique d’intégration. Parce que si ces valeurs sont enracinées dans la mentalité de la plupart des européens, si elles sont chères aussi à bon nombre d’hommes et de femmes issu(e) s de l’immigration, elles ne le sont pas dans des quartiers qui peuvent, démographiquement, se permettre de s’ériger en état dans l’état, de fonctionner avec leur propre loi, au plus grand mépris des codes de droits des pays d’Europe.

Ces problèmes d’intégration, ces noyaux d’islamisme qui fleurissent en Europe, des apostats musulmans, enfants, petits-enfants d’immigrants ou encore réfugiés politiques ont été les premiers à les dénoncer. Majid Oukacha ou Waleed Al-Husseini du côté francophone, Ibn Warraq dans le monde anglo-saxon ou encore Ayaan Hirsi Ali aux Pays-Bas. Toutes ces personnes ont en commun qu’elles aiment profondément notre civilisation pour la liberté qu’elle leur offre, quand bien même elles ne sont pas d’origine européenne. Pourtant, les milieux politiques de gauche ne leur ont jamais offert de tribune. Au contraire, la moindre critique de l’Islam en Occident est mise au pilori, les tentatives de débat guillotinées par les Robespierre de la lutte contre l’islamophobie.

Et les européens, plutôt que de réaliser la chance qu’ils ont d’être né dans une culture qui leur permet tant de liberté, ne semblent pas l’aimer. Ils considèrent que l’Europe doit être jugée pour son passé impérialiste et son colonialisme. Il ne s’agit pas de leur donner complètement tort. Les atrocités commises par des puissances européennes en quête de puissance sont détestables, mais elles le sont tout autant que le sont celles de l’Empire Ottoman, des Mogholes, du Japon impérial ou de n’importe quelle puissance qui fut un jour en quête de pouvoir au détriment des hommes.

Que les mouvements de gauche en Europe ne fustigent que l’Europe, je peux encore le comprendre. Mais s’ils se focalisent sur les méfaits commis par des nantis en guise de pouvoir, ces mêmes idéologues ne semblent pas célébrer tous les acquis que les grands penseurs européens nous ont apporté. Ces acquis, ils les ont apportés, aux européens d’abord, au monde ensuite. Car sur toute la surface du globe il y a eu des intellectuels pour nous lire, pour étudier notre civilisation et ses idées novatrices ; pour tenter ensuite de combiner leur propre culture à ces idées qui venaient d’Occident. Mais dans le discours de la gauche, l’Europe ne devrait être jugé que dans ses pires moments, qu’à travers ses plus grandes faiblesses. À l’inverse, une autre culture est toujours vue sous un angle positif, parce qu’elle est autre. L’autre culture n’est même pas jugée dans sa complexité, dans les divisions qui la traversent : non, elle est simplement meilleure parce qu’elle est autre et qu’on ne peut faire pire que ce que l’Europe a fait. Ce n’est même pas un amour sincère que la gauche exprime pour les autres civilisations, mais le rejet de la sienne. Elle hait ce qui l’a engendré.

Que les cultures changent et évoluent, nous le savons. Mais la création de zones de non-droit en Europe ne constitue pas un dialogue ou un enrichissement. La naissance de tribunaux basés sur la charia au Royaume-Uni ou la fondation d’un parti politique « Islam » en Belgique n’est en aucun cas un signe de « vivre-ensemble ». Tout cela dévoile au contraire un cruel échec, celui de l’Europe à faire en sorte que les descendants d’immigrants se sentent européens. Enfin, la haine de l’Occident par l’occidental ne permettra sûrement pas aux européens de défendre les valeurs de liberté de conscience qui leur sont chères, face à un intégrisme religieux intransigeant. Et encore moins de partager ces valeurs avec ceux qui, sur notre sol, en ont le plus besoin, pour s’émanciper des diktats d’un milieu qui rejette la démocratie et la liberté. Car l’européen, comment peut-il aimer les autres, s’il ne s’aime pas d’abord lui-même ? Le message que la gauche envoie est le suivant : notre civilisation est haïssable, il est compréhensible que vous n’en vouliez pas, d’ailleurs, nous n’en voulons pas non plus ! Ce n’est en aucun cas avec pareil discours que les personnes d’origine étrangères pourront s’intégrer, trouver leur place dans notre société.

L’Europe peut être une terre d’accueil pour ceux qui fuient la misère, cela va de pair avec notre morale. Mais le respect des fondements de notre civilisation doit être une condition sine qua non de l’accès à notre citoyenneté. Car ceux qui se servent de nos droits pour chercher à les détruire ne les aiment tout simplement pas, et ne les méritent pas. L’intégration d’une quantité importante de migrants et de leur descendant est un processus long, de même que furent longs les processus qui ont donné naissance à notre civilisation. Je crois qu’il est possible, mais pour qu’il le soit, il faut le rendre désirable, il faut aimer l’Europe, donner envie de l’aimer. Donner à ceux qui la chérissent, parce qu’elle peut tant leur apporter, mais surtout ne rien céder à ceux qui la méprisent. Il est grand temps de réapprendre à aimer l’Europe et de partager cet amour.

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